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Patrick Jouin
by Modem
© Modem

« Pour dessiner un objet, il faut être dedans, dans son ADN. C’est aussi cela l’héritage. »

Quelle est votre définition des mots « design » et « héritage » ?
Je crois qu’à chaque fois que l’on commence à dessiner un objet, il nous est nécessaire de faire un travail de recherche sur l’histoire de cet objet, le plus simple soit-il. Si l’on ne comprend pas pourquoi on en est arrivé à telle forme, on ne peut inventer quelque chose de juste.

Pour moi donc, histoire et héritage sont liés. Si le designer met de côté l’histoire d’un objet, il est perdu. Il risque d’oublier une fonction, un usage important.

La première fois que l’on m’a demandé de dessiner un verre à Martini, je me suis aperçu que je ne pouvais pas le faire, parce que je n’étais pas allé à Venise et que je n’y avais pas bu un Martini. Je n’avais pas cette expérience.

Pour dessiner un objet, il faut être dedans, dans son ADN. C’est aussi cela l’héritage.

De qui êtes-vous l’héritier ?
Je suis l’héritier de tout le monde ! Si je dois dessiner un mètre, je vais immédiatement penser à celui de la société Facom, au mètre ruban, au mètre pliant... Je deviens l’héritier de milliers d’années de réflexion sur la mesure.

Cela vaut pour tous les objets que l’on dessine. Je serai aussi l’héritier d’une conversation que j’aurai eu il y a cinq minutes avec quelqu’un et qui va influencer mon travail. Je me suis rendu compte en sortant de l’école, à quel point je n’avais aucune culture, à quel point il me fallait voyager, regarder, converser...

Quels sont ceux que vous avez marqués de votre influence ?
Personne, j’espère. De temps en temps on voit bien qu’un dessin a fait réfléchir quelqu’un d’autre... Quant à la copie, elle est plutôt l’affaire des industriels, des usines ou de très mauvais designers.

Quelles sont vos références, vos sources culturelles, esthétiques et de savoir-faire ?
À l’origine, il y a très longtemps, c’était exclusivement la peinture. Le geste, la cuisine, le patouillement de la peinture ont à voir avec la mise en forme des idées. Dans cet « informe », les choses, les accidents se mettent en place. Il y a une méthode de travail pour la peinture dans laquelle je me retrouve, dessiner est ce que j’aime faire le plus dans la vie. Dans les espaces, des lieux abandonnés, face à la nature, il y a aussi des émotions dont j’ai hérité et que j’utilise toujours.

Je suis très bon public. Je m’émerveille très facilement, j’ai beaucoup de mal à critiquer les autres. Même quand je n’aime pas, je regarde et suis forcément influencé. Ne dit-on pas : « vos meilleurs conseillers sont vos ennemis. »

Mon père est artisan. Et c’est sûrement pour cela que je suis designer. Il a mélangé tout un savoir-faire de bureau d’études : planches à dessins, astuces, mathématiques, physique avec la fraiseuse, la tourneuse. Avec la précision du geste et celle du recommencement. Ce n’est pas un hasard si je fais ce métier. La technologie me passionne, c’est une des plus belles parties de l’intelligence de l’homme.

Quel est votre rôle en tant que designer ?
L’idée du progrès est morte, depuis Hiroshima, Tchernobyl... Nous en avons fini avec la certitude que le progrès apporterait le bonheur aux gens ! Les designers non plus d’ailleurs. Je n’y crois absolument pas. Ce serait une fausse naïveté. Finalement, le designer a un rôle assez homéopathique. Nous sommes plutôt des traducteurs, nous aidons à produire des choses qui sont complexes. Nous récupérons des informations parcellaires ou complètes et notre métier est de les récupérer toutes, de faire en sorte que le projet soit cohérent. Et nous avons la petite espérance de croire que le moment où l’on utilisera l’objet, il va se passer quelque chose : du bien, un sourire, un contentement.

Propos recueillis par Cendrine de Susbielle
MODEM Design

references & links :
www.patrickjouin.com