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Martin Szekely


September 07 2010
Design

Le design avant le design

Un livre d’urgence, un livre nécessaire. C’est comme ça que Martin Szekely définit la monographie parue aux éditions JRP/Ringier au mois de juin. L’ouvrage, préfacé par la critique d’art Elisabeth Lebovici, revient sur les dix dernières années de son travail marquées par un profond tournant dans la façon de concevoir et pratiquer le métier de designer. Ce changement radical qui refuse la centralité au dessin dans la conception des objets définit aujourd’hui son écriture. Essentielles et concrètes, ses formes sondent les possibilités de la matière et questionnent la notion d’usage. Qu’il s’agisse des séries limitées exposées à la galerie Kreo ou des objets destinés à l’industrie, (comme le verre Perrier ou le flacon Roger&Gallet c’est dans les usages, ces lieux communs, réceptacles silencieux d’histoires et de gestes millénaires, que Martin Szekely trouve aujourd’hui le sens de l’objet, son économie.

Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant ?

Martin Szekely : "J’ai ressenti la nécessité de ce livre après avoir établi une règle dans ma façon de travailler, une façon de procéder très différente de ce que je suivais auparavant. Ce changement date d’une dizaine d’années et il me paraissait aujourd'hui important de montrer l’ensemble des travaux, les pièces essentielles qui illustrent ce changement. D’autant qu’ils ont été très peu montrés, très peu publiés, sinon de façon épisodique et parcellaire. C’était nécessaire d'avoir une vision d’ensemble pour pouvoir les analyser, comprendre la démarche.
Je dirais que c’est un livre d’urgence, un livre qui m’était nécessaire de faire au risque de n’exister que par bribes.

Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce changement par lequel le dessin n'est plus central dans ta façon de travailler ?

M.S. : "Mon approche va dans le sens de la question "que sont ces objets, que sont-ils en tant que mobilier, que sont-ils en tant qu'usages, que peuvent-ils nous apporter, comment sont-ils construits"...
Toutes ces questions sont les miennes. Ce sont des questions d’ordre préhistorique parce qu’elles se posent bien avant le design. Il y a deux façon d’aborder la question de l’objet, la mienne questionne sa présence, l'autre voie la donne pour acquise et travaille à partir de là en construisant des propositions personnelles et subjectives."

Quelles sont les raisons qui t'ont poussé vers cette direction ?

M.S. : "Il y en a plusieurs. Au départ c'était quelque chose d’absolument personnel, je ne voulais pas m’enfermer dans ma propre histoire, ma propre histoire ne m’intéresse pas, je m’ennuie avec moi-même.
Je cherche dans les lieux communs, les invariantes, les usages. C’est le contraire de ce que faisaient les architectes et les designers des années 60 car ils pensaient pouvoir faire vivre les gens à partir des nouvelles propositions. En effet je ne crois pas, ce sont les gens qui dictent les objets, ce ne sont pas les designers. Nous n'avons pas ce pouvoir."

La notion d’usage est essentielle dans ton vocabulaire...

M.S. : "Oui mais les usages sont divers, il y a des usages d’ordre symbolique, comme dans le cas du pendentif que j’avais fait pour Hermès. Les usages sont très vastes contrairement à la fonction qui, elle, est une façon de rabattre brutalement et méchamment l’objet sur ce que l'on en fait.

Sans dessin que va orienter la forme de l'objet ?

<sld(martinszekely)|right> M.S. : "C'est beaucoup la matière, la matérialité. C'est le tangible, et il faut dire que l'idée de disparition ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse dans les matériaux ce qu'ils se modifient dans le temps. Avant, comme l'ont expliqué des gens comme Andrea Branzi ou Ettore Sottsass, on utilisait le bois, la terre, des matériaux végétales ou minérales. Après il y a eu des matériaux qui ont commencé à se complexifier comme le fer, le verre et maintenant on compose ces matériaux, on a des composites qui apportent des nouvelles possibilités.
Chaque nouvelle composition de matériaux - imaginée par moi ou par la recherche des autres - m'offre des nouvelles possibilités me permettant de remettre sur la table (c'est le cas de le dire) le même projet, les mêmes questions mais à partir de données différentes.
D'où cette obsession, cette relation obsessionnelle avec la table, les étagères qui sont pour moi les "formes du mobilier" pour les regarder avec un point de vue nouveau et toucher à chaque fois la limite des possibilités que la matière peut m'offrir."

Quels mots utiliserais-tu pour définir ton travail ?

M.S. : "La limite, c’est essentiel depuis des années, et va dans le sens de l’économie, un terme commun, universel que tout le monde comprend. C’est un lieu commun, la traduction de ce mot pour moi n’a rien à voir avec l’économie financière – je n’ai aucune maîtrise la dessus – l’économie pour moi c’est le travail à la limite des possibles. Si je choisis un matériel, ce n'est pas simplement parce qu’il me plaît mais parce qu’il me permet de le questionner et de le pousser jusqu’à sa limite. Par exemple si je considère les étagères que j’ai faites il y a quelques années, à ce moment-là j'étais arrivé à la limite de l'étagère en termes de finesse de la structure, de l'usage qu'elle pouvait remplir - supporter les poids des livres, des objets etc... Trois ans après une nouvelle possibilité se présente et j'ai pu faire avec encore moins. Les matériaux dans le temps grâce aux technologies changent leurs possibles et je garde la même référence, "l’économie traduite en limites".

Ton travail s'exprime autant dans des produits pour l'industrie que par les petites séries produites par la galerie Kreo. S'agit-il du même enjeu? Qu'est ce que ça change?

M.S. : "Travailler pour l'industrie m'intéresse parce que cela me permet de vérifier ma démarche auprès du plus grand nombre.
Et si je continue à travailler avec l'industrie alors que ce n'est pas là que ça se passe, car il n’y a pas ce genre de recherche sauf exception faite chez Apple, c'est parce que ça m'intéresse de vérifier à travers le temps ma capacité à comprendre ces signes, ces langages communs... Là on me propose de faire une ligne de casseroles et je vais le faire car ça m'intéresse...
Mais ce n'est pas la même chose. Quand je travaille pour l'industrie, je me mets au service d'une identité qui est la marque....Donc il y a cette donnée fondamentale, la marque avec son histoire. Ses représentantes momentanées ne m'intéressent pas car elles sont là pour peu de temps, demain ce sera quelqu'un d'autre, mais l'histoire et l'identité de la marque sont très importantes. Je n'ai pas ces données quand je travaille pour moi...

Quel rôle joue dans ce sens la galerie Kreo ?

M.S. : "C'est mon associé principal, on fait tout ensemble mais c'est bien plus que ça car nous sommes des amis. Mais le travail c'est d'abord ici chez moi, eux ils font un grand travail de diffusion, d'édition, de distribution. C'est évident que c'est quelque chose d'essentiel, sinon je n'existerais pas... Si Didier et Clémence (Krentowsky) n'étaient pas d'accord sur la démarche je n'existerais pas. Je ne sais même pas ce que je ferais. Je ferais sans doute moins donc j'aurais beaucoup moins développé mon propos et il serait moins évident, moins clair. Mais la question ne se pose pas car ils existent!

Y a-t-il des objets d’art, design ou autre - que tu regardes ?

M.S. : "Oui il y en a beaucoup, mais pour rester plus près du sujet, je suis très intéressé par les objets anonymes, objets d’urgence.... ceux qui ont été faits sans une intention autre que celle de la nécessité. Donc je me réfère beaucoup à des objets traditionnels, mais je crois avoir évité le danger de camper sur la tradition disant, c'est ça la vérité.

Y a-t-il des artistes, des designers qui ont de l'importance pour toi et ton travail ?

M.S. : "Je suis intéressé par deux choses opposées.
D'une part ce sont les images prégnantes, des manifestations fortes et très visuelles et de l'autre, presque à l’opposé, par quelque chose qui est plus proche du banal, ces objets sur lesquels le regard glisse, des objets qui contiennent mais qui ne sont pas désirables. Ces deux extrêmes me nourrissent. J'en trouve partout dans l’art, dans la littérature mais aussi au supermarché. C’est une attitude et ce n’est pas une posture, ce n’est pas un dogme. C'est une façon d’envisager le travail qui n’est pas une règle. Je pense même qu’elle peut exister parce qu’il y a l’opposé qui existe aussi. Je peux être intéressé par des manifestations très colorées, très visuelles, même si je ne travaille pas dans ce sens-là mais au fond, les propositions n’existent que par contrastes. Il faut le répéter car il y a beaucoup de gens, de designers qui disent "ça doit se faire comme ça et pas autrement”. Et c'est à cause de cette certitude que souvent les propositions ne tiennent pas la route.

Alessandra Fanari ©modemonline