MODEM Dialogues – In conversation
with Hervé Huchet
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Hervé Huchet - Directeur développement international Promas / Fédération Française Industrie vêtement Masculin
Administrateur FFIVM, Administrateur UFIMH, Administrateur FNH
Portrait Hervé Huchet - Photo credit ® Promas
Questions conceived and hosted by Florian Müller
MODEM:
Peu de personnes ont observé d’aussi près que vous la manière dont la mode circule entre les pays, les cultures et les marchés. En repensant au début de votre parcours, y a-t-il eu une expérience en particulier qui vous a révélé le pouvoir de relier des idées créatives à de nouveaux publics ?
HERVÉ HUCHET:
Mes expériences en tant qu’acheteur puis à direction de salons internationaux (PRET A PORTER Paris, Made in France, Sport Achats, Tissu Premier, Interselection, The Train, Living Room …) ont été majeures car j’ai toujours guidé par une profonde curiosité pour ce qui est nouveau et différent. Sur les grands salons parisiens, le monde entier venait vendre et acheter avec un croisement de culture du vêtement. Il y avait une demande constante de groupement de pays producteurs pour s’adapter et se mettre au niveau de la demande des acheteurs occidentaux, en particulier leur demande de créativité et de qualité.
Sur nos conseils, ils sont venus étudier en France, développer des partenariats avec des marques françaises, ils ont pour beaucoup fait évoluer fabrications et collections. Cela a profondément transformé leur approche du vêtement, au point de créer dans leur pays d’origine des passionnés de mode, qui sont aujourd’hui les clients des marques françaises. J’ai trouvé ces Go-Between passionnant. Ils m’ont donné le goût des échanges et des partenariats internationaux et la certitude que c’était à long terme au bénéfice de tous. Cela m’a aussi fait comprendre que l'international n'était pas seulement une question d'exportation, mais un échange culturel dont chacun ressort grandi.
MODEM:
Les marques françaises, comme de nombreuses entreprises à travers le monde, considèrent l’expansion internationale comme une opportunité, alors que chaque marché possède sa propre logique. D’après votre expérience, qu’est-ce qui est le plus souvent mal compris lorsque des marques s’implantent dans de nouveaux pays ?
HERVÉ HUCHET:
La première erreur consiste à penser qu'un marché s'ouvre parce qu'on y présente une collection. En réalité, un marché s'ouvre parce qu'on prend le temps de le comprendre. Chaque pays possède ses propres codes, son calendrier, son réseau de distribution et sa façon de consommer la mode. Un développement à l’international se prépare, se travaille. Chez PROMAS, nous privilégions toujours les voyages d'étude avant les opérations commerciales. Comprendre un marché est souvent plus important que vouloir y vendre immédiatement.
Chaque marché doit être commercialisé avec patience et sur plusieurs saisons. C’est un investissement de moyen/long terme et il vaut mieux se concentrer sur une seule région du monde à la fois, conforter sa position, trouver des agents compétents sur place avant d’attaquer d’autres destinations. Pour les jeunes entreprises créatives, nous avons créé «Boarding Pass» avec un accompagnement et un coaching pour l’Asie principalement en Corée, Japon, Chine. C’est un accompagnement très largement subventionné par le Defi et les jeunes marques partent ainsi armées sur de nouveaux marchés.
MODEM:
S’implanter dans un nouveau pays est une chose, y devenir véritablement pertinent en est une autre. À quels signes voyez-vous qu’une marque a compris les usages locaux et va au-delà du simple fait d’y présenter une collection ?
HERVÉ HUCHET:
Une marque commence à comprendre un marché lorsqu'elle cesse de vouloir uniquement y vendre et commence à vouloir y apprendre. Les réseaux sociaux locaux sont un excellent indicateur de curiosité, mais ils ne suffisent pas. Ce qui fait la différence, c'est la capacité à écouter les distributeurs, les agents et les acheteurs qui connaissent les attentes de leur clientèle. Une marque qui réussit est une marque capable d'adapter sa manière de communiquer sans renoncer à son identité. Mais engager un commercial avec une expérience à l’export est la meilleure garantie pour s’ouvrir à de nouveaux marchés. Son expérience sera un gain de temps car il aura déjà su fidéliser des réseaux de distribution, des agents et sera aguerri aux pratiques commerciales locales.
MODEM:
Tout au long de votre carrière, vous avez accompagné des créateurs et des entrepreneurs à différentes étapes de leur développement. Quelles qualités vous permettent de reconnaître très tôt qu’une personne a le potentiel de construire quelque chose de durable ?
HERVÉ HUCHET:
L'originalité, l’équilibre d’une collection et la qualité du sourcing restent essentiels, mais ils ne suffisent plus. J’'observe aussi la capacité du créateur à s'organiser, à communiquer, à respecter ses engagements et à construire une entreprise. Dans ce métier, une belle collection ouvre des portes. La régularité, la fiabilité et le respect des délais permettent de les garder ouvertes. La règle est toujours la même : premier livré, premier vendu.
MODEM:
Dans la mode, certains premiers contacts restent éphémères, tandis que d’autres se transforment en relations qui durent de nombreuses années. Qu’est-ce qui crée la confiance permettant à ces liens de se renforcer au fil du temps ?
HERVÉ HUCHET:
La confiance ne se décrète pas. Elle se construit au fil des saisons par l’engagement, le respect de la parole donnée et une forme de fidélité, mais surtout par des échanges constants.Elle naît souvent d'un coup de cœur pour une collection, mais elle ne dure que si chacun respecte ses engagements. Une marque doit tenir ses délais, garantir sa qualité, communiquer régulièrement et proposer des exclusivités lorsque cela a du sens. Et pour l’acheteur mettre en avant de manière respectueuse la collection, cibler un réseau de clients adapté, s’informer sur la marque, respecter les calendriers de paiement. Cela nécessite aussi des échanges réguliers sur la perception des consommateurs, les évolutions de consommations.
MODEM:
La visibilité dans le secteur n’est plus façonnée exclusivement par ses acteurs traditionnels. Selon vous, où se trouvent aujourd’hui les influences les plus fortes en matière d’attention et de rayonnement ?
HERVÉ HUCHET:
Sur les réseaux sociaux dans la musique plus que le cinéma, la rue. Mais dans la mode masculine, je crois toujours au bouche-à-oreille. Les marques qui émergent et durent sont souvent celles que l'on découvre grâce à une boutique indépendante, à un passionné ou à une recommandation. L'exclusivité, l'authenticité, le Made in et les engagements environnementaux créent aujourd'hui une vraie désirabilité. Le sentiment d’exclusivité, d’engagement éthique et environnemental, le Made in sont de vrais moteurs d’attention des consommateurs.
MODEM:
Derrière l’image de créativité et de réussite se cachent souvent des attentes et des pressions qui demeurent invisibles de l’extérieur. Quels aspects de cette réalité pensez-vous que l’économie devrait reconnaître plus ouvertement ?
HERVÉ HUCHET:
On imagine souvent le créateur en train de dessiner une collection. En réalité, il commence presque toujours seul, à tout faire : créer, chercher les matières, développer les prototypes, trouver des financements, convaincre les acheteurs, communiquer, gérer sa trésorerie. Il est à la fois directeur artistique, entrepreneur et commercial, et il n’est pas toujours préparé ou formé à ça. La charge mentale est lourde. Il faut trouver des appuis, s’entourer d’expertise. C’est une de nos missions chez Promas. Ce que l’on voit aussi, ce sont les collections, les défilés, l’image.
Ce que l’on voit moins, c’est la pression continue : imaginer la prochaine saison alors que la précédente n’est pas livrée, décider avec très peu de visibilité, convaincre sans relâche, assumer les risques financiers et continuer à créer malgré le doute. La créativité est souvent perçue comme un privilège. C’est aussi une responsabilité quotidienne. Derrière une marque qui réussit, il y a des années de travail, d’incertitudes, de remises en question et une capacité à avancer malgré les obstacles. Cette résilience est, à mes yeux, aussi remarquable que la créativité elle‑même.
MODEM:
La manière dont les personnes communiquent et collaborent façonne le contexte dans lequel les idées peuvent s’épanouir. Quels changements dans les cultures de travail quotidiennes pourraient contribuer à un environnement plus conscient et plus solidaire ?
HERVÉ HUCHET:
Le premier changement pour les entreprises est sans doute d'accepter que la croissance ne se mesure plus uniquement au volume. Une marque peut être plus rentable en vendant moins, cela implique de retrouver une forme de discipline dans les calendriers, limiter la surproduction et construire des collections pensées pour durer davantage qu'une saison. Je crois aussi beaucoup à des relations plus équilibrées entre marques, fabricants et distributeurs. Lorsque chacun partage les risques, partage l'information et construit une vision de long terme, tout le monde y gagne.
Mais c’est davantage sur la culture de consommation que le changement pourrait s’opérer. Consommer moins mais consommer mieux. La mode est depuis toujours le fruit d’un travail collectif. Une équipe où chaque individu doit donner le meilleur de lui-même, sa passion, son expérience du monde sans compter ses heures ni son implication. C’est en ce sens que la mode est proche du monde de l’art.
MODEM:
Une nouvelle génération aborde la créativité, l’entrepreneuriat et l’épanouissement personnel d’une manière différente. Quelles évolutions observez-vous chez les jeunes talents qui vous donnent le plus d’espoir ?
HERVÉ HUCHET:
Les nouvelles générations ont certainement plus de capacité à communiquer, à fédérer, à être multi taches, avec moins de peur. Elles maitrisent parfaitement les réseaux sociaux même si elles ne cultivent pas assez l’innovation mais plus le mimétisme. Plus de capacité à gérer des équipes pas toujours concentrées, à se relever après des échecs mais peut-être globalement moins d’endurance et de passion OU POUR ÊTRE PLUS POSITIF PLUS DE DÉTACHEMENT…elles ont également plus de capacité à s’ouvrir aux innovations techniques et à les intégrer dans leurs process, plus d’aptitude à partager des cultures différentes. Quand ils sont bons, ils sont très bons!
MODEM:
Après des décennies passées à relier des personnes, des idées et des opportunités, y a-t-il un enseignement que vous aimeriez transmettre ou quelque chose que vous espérez voir les autres retenir de votre parcours ?
HERVÉ HUCHET:
Il faut savoir cultiver ses talents, sentir le temps présent, saisir les opportunités même si elles vous conduisent sur des chemins inconnus loin de vos certitudes, relever des défis mais rester soi-même fidèle à ses valeurs et surtout entretenir des relations sincères et régulières avec ses clients. La prospection et une stratégie qualitative sont le nerf de la guerre pour construire sur du long terme.
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